Digital Humanities

Resituée dans une perspective temporelle, l’internationalisation des Digital Humanities qui s’amorce semble se présenter comme la suite de l’histoire engagée il y a une cinquantaine d’années entre les sciences humaines et l’informatique (1) (2).

Les Digital Humanities sont composées des strates de leur histoire, au cours desquelles les chercheurs de différentes disciplines de sciences humaines ont appliqué les technologies informatiques dans leurs méthodes de recherche : la littérature et la linguistique pour l’analyse du texte, (Litterature and linguistic computing), dès 1960 et dans le même temps, l’archéologie pour le traitement de fouilles puis, dans un second temps, de 1980 à 1994, de nombreuses autres disciplines (Humanities computing).

La terminologie Digital Humanities se généralise depuis environ 5 ans mais de quoi s’agit-il exactement? Leur concept est sans arrêt repensé, reformulé, remanié. La rubrique « Définitions » du blog reflète la diversité des points de vue sur la notion mouvante et évolutive des Digital Humanities.

Parler de dynamique plutôt que de concept correspondrait mieux à la réalité actuelle des Digital Humanities. Elles font l’objet de nombreux questionnements, débats, réactions et sont au centre d’enjeux politiques. Leur singularité repose sur l’approche pluridisciplinaire et coopérative des projets sur la durée.

Les Digital Humanities se sont concrétisées par le développement d’outils et des services, de réservoirs de données numériques, de centres, de réseaux et de dispositifs informatiques puissants mis à la disposition des chercheurs. La National Science Foundation (NSF) a créé le terme cyberinfrastructure pour décrire « les nouveaux environnements de recherche dans lesquels les capacités les plus abouties des outils informatiques seraient à la disposition des chercheurs dans le cadre d’un réseau interopérable (3). » Elle a défini en 2007 un programme de soutien à une cyberinsfractucture globale essentielle pour les sciences au XXIe siècle (4).

D’abord inventé pour les sciences exactes, le terme a été appliqué aux sciences humaines et sociales dans le rapport publié par l’American Council of Learned Societies (ACLS) en 2006 (5), le texte fondateur des Digital Humanities qui en a défini les contours. Résultat de plusieurs années de travaux débutés en 2004, il marque un tournant dans la façon de penser les usages numériques en sciences humaines, comme il a été commenté sur les blogs Observatoire Critique (6) et Blogo numericus (7). Il établit une synergie forte entre la recherche en SHS et son instrumentation. Il présente un programme de développement et des recommandations.

La notion complexe de cyberinfrastructure est définie dans le rapport, comme « une couche d’information, d’expertise, de normes, de politiques, d’outils et de services qui sont partagés  par les communautés de recherche mais développés à des fins scientifiques  spécifiques: la cyberinfrastructure est quelque chose de plus spécifique que le réseau lui-même, mais elle est quelque chose de plus général qu’un outil ou qu’une ressource développé pour un projet particulier, un ensemble de projets, ou, plus largement encore, pour une discipline particulière. »

Le terme d’e-Science inventé en 1999 par John Taylor, directeur général du Research Council de l’Office of Science and Innovation (OSI) dans le cadre du lancement du e-Science Core Programme en 2000 au Royaume-Uni recouvre une réalité similaire au concept de cyberinfrastructure pour les américains. Apparait aussi le terme de grille (grid), architecture technique et logicielle permettant d’interconnecter les communautés scientifiques. Au Royaume-Uni, tout comme aux Etats-Unis avec USTeraGrid, l’e-science a été initiée dans le domaine des sciences exactes puis étendue aux sciences sociales en 2005, avec le projet e-Social Science (OeSS) et la création de son centre national. Le projet  d’ OeSS  a mené différentes études sur le sujet. Depuis 2007, se poursuit une seconde phase d’expérimentation des projets d’e-science (8).

Les Digital Humanities se sont déployées aux Etats-Unis où les centres se sont multipliés, comme par exemple, l’ Institute for Advanced Technology in the Humanities (IATH) le plus ancien créé en 1992 (9), le Maryland Institute for Technology in the Humanities (MITH) (10), l’Illinois Center for Computing in Humanities, Arts and Social Science (I-CHASS), le Scholarly Technology Group for the Humanities (STG, bibliothèque de l’université Brown) ou d’autres, interdisplinaires comme Humanities, Arts, Science, and Technology Advanced Collaboratory (HASTAC). C’est pourquoi elles sont très liées au fonctionnement, aux pratiques et à la culture des universités nord-américaines (6) (11). La création en 2008 de l’Office of Digital Humanities (ODH) au sein de l’agence de financement américaine National Endowement for the Humanities (NEH) donne désormais un degré supplémentaire de légitimité aux Digital Humanities. Lui sont attribués une douzaine de programmes de bourses comprenant un programme sur la fouille de données et un programme bilatéral avec l’Allemagne. Il est à noter aussi, Bamboo, un projet d’e-infrastructrure en sciences humaines et sociales, multi-institutionnel et inter-disciplinaire, créé en 2008.

L’autre pays pionnier de ce mouvement, le Royaume-Uni, possède 2 pôles d’excellence: le Centre for Computing in the Humanities (CCH) du King’s College de Londres et le  centre de Digital Humanities  de l’University College London (UCL), récemment créé (2009). Le Joint Information Systems Committee (JISC), organisme trans-disciplinaire dans l’enseignement supérieur et la recherche  joue un rôle de première importance dans le soutien et la politique des nouvelles technologies, par conséquent en Digital Humanities.

Le Canada est actif et novateur dans les Digital Humanities, souvent en lien avec  les centres américains. On peut citer le consortium TAPoR qui rassemble 6 centres et travaille au développement des ressources textuelles. L’Australie se situe aussi dans les premiers rangs au travers une politique de développement d’infrastructure de recherche (National Collaborative Research Infrastructure Strategy ou NCRIS) et en particulier le projet Dataset Acquisition, Accessibility and Annotation e-Research Technology (DART) élaboré en collaboration avec l’Université Monash de Melbourne dans le but de permettre aux chercheurs la gestion, la création, la collecte, l’annotation et la publication de documents et de données numériques en sciences exactes et en sciences humaines et sociales (12).

L’Europe commence à s’illustrer sur la scène internationale avec la construction de Digital Research Infrastructure for the Arts and Humanities (DARIAH) en arts et sciences humaines et Common Language Resources and Technology Infrastructure (CLARIN) en linguistique, des infrastructures de recherche européennes, financées dans le cadre de la feuille de route d’European Strategy Forum on Research Infrastructures (ESFRI) (13) émanant du 7ème Programme Cadre de Recherche et Développement (PCRD).

Les pays scandinaves se montrent dynamiques certainement en raison de leur parenté avec les pays anglophones ; on peut citer HumLab en Suède dirigé par Patrick Svensson. L’Allemagne a mis en place une grille au plan national, TextGrid, grille de calcul sémantique orientée vers le traitement de données textuelles. L’Académie Royale des Sciences et des Arts des Pays-Bas (Koninklijke Nederlandse Akademie van Wetenschappen ou KNAW) a démarré en 2004 un programme intitulé, le Virtual Knowledge Studio for the Humanities and Social Sciences (VKS).

La France a ouvert, tout récemment, en décembre 2010, ISIDORE, une plate-forme d’accès unifiée aux données et documents numériques en sciences humaines et sociales, mise en place par le TGE Adonis. Ce rapide panorama international des Digital Humanities présente des lacunes. Il est un fait que les Digital Humanities se développent dans d’autres régions du monde, parmi lesquelles l’Asie (Chine, Japon…), la Russie, mais leur réalité reste difficile à appréhender en raison des barrières linguistiques.

Les Digital Humanities se sont organisées au niveau mondial. CenterNet, réseau international créé en 2007, a été une réponse immédiate au rapport de l’ACLS. Il compte actuellement plus de 200 centres de recherche dans 19 pays, en Amérique du nord, en Australie et Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni et en Irlande, en Europe, en Amérique du sud (Brésil) en Asie (Chine, Japon, Corée du sud), Afrique du sud. Une autre fédération internationale est née en 2009, Coalition of Humanities and Arts Infrastructures and Networks (CHAIN), manifestation d’une volonté de convergence au niveau mondial.

Les discussions s’engagent à l’échelle internationale  lors de conférences classiques, comme la conférence Digital Humanities organisée par l’Alliance of Digital Humanities Organizations (ADHO). ThatCamp, un nouveau type de conférence informelle appelé non conférence,  lancé en 2008 par le Center for History and New Media (CHNM) à Washington, s’est étendu en Amérique du nord puis en 2010 dans plusieurs pays d’Europe et autres pays du monde. Interrogeant à l’échelle locale la notion de Digital Humanities, elle se décline en une diversité  d’approches dont certaines ont donné lieu à des manifestes dont celui de la France publié à l’issue du ThatCamp Paris organisé en 2010 par le Centre de l’Edition Electronique Ouverte (CLEO). Il existe d’autres manifestations qui marquent la spécificité des Digital Humanities comme le Day of Digital Humanities organisé par une équipe de l’université canadienne, une façon de prendre le pouls de la communauté, un jour dans l’année.

Une partie forte des Digital Humanities se traduit par des corpus de données numériques, comme par exemple, Perseus, une des premières expériences de bibliothèque numérique aux Etats-Unis portant sur l’époque gréco-romaine et Nines, réseau disciplinaire des XIXèmistes. On peut mentionner aussi la liste de arts & humanities.net comprenant  plus de 1000 de projets britanniques et internationaux.

Face à la production croissante de données numériques, y compris dans les sciences humaines et sociales, sont apparus de nouveaux enjeux de visibilité, d’utilisation, traitement, publication, durabilité des données… Les pays les plus avancés ont développé des services de coordination et de partage des données à des fins de diffusion, ré-utilisation et préservation des données. Au Royaume-Uni, a été créé l’Arts and Humanities Data Service (AHDS) dédié aux sciences humaines et sociales, sans équivalent dans d’autres pays. En outre, ses activités se sont arrêtées en mars 2008 après 12 d’existence. En Australie, l’Australian National Data Service (ANDS), dont le projet est né en 2007, a pour vocation d’encourager la culture du partage et de la ré-utilisation des données de la recherche. Le mouvement vers l’accès aux données publiques s’est traduit aux Etats-Unis par la création d’un site web (http://www.data.gov/) puis également au Royaume-Uni (http://data.gov.uk/data).

Un volet important des programmes de Digital Humanities aux Etats-Unis est consacré au calcul haute performance au service du tri, de l’extraction et de l’analyse de vastes ensembles de données de sciences humaines et sociales. A partir de 2008, des heures de calcul haute performance ont été offertes aux laboratoires menant des projets dans de nombreuses disciplines. Une autre partie des recherches concerne la fouille de données sur laquelle porte un des programme de la NEH (Digging into Data Challenge). Par ailleurs, Google s’est engagé dans un programme de Digital Humanities aux Etats-Unis en juillet 2010 puis un autre en Europe, fin 2010. Ces investissements financiers publics et privés témoignent de l’espoir que font naître les Digital Humanities comme une voie alternative vers de nouvelles connaissances.

Un nouveau signe de la progression des Digital Humanities est leur reconnaissance au sein des programmes de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’offre de formation et de diplômes (masters, doctorats) se développe. Un master de Digital Humanities vient d’être créé et ouvrira en septembre 2011 au Centre de Digital Humanities de l’University College de Londres (UCLDH) (14). Outre atlantique, une des subventions offertes par la NEH est consacrée à la formation de haut niveau dans le domaine. Cependant, nombre de formations sont déjà organisées par des centres de Digital Humanities, tels que le « Digital Humanities Summer Institute » annuel de l’université de Victoria et la « Summer School » au Digital Humanities Observatory (DHO) irlandais.

  1. BURNARD Lou. Du Literary and linguistic computing aux Digital Humanities : retour sur 40 ans de relations entre sciences humaines et informatique, séminaire de l’EHESS « Digital Humanities : les transformations numériques du rapport aux savoirs » [en ligne], 16 décembre 2009, Paris [consulté le 08/03/2011] <http://leo.hypotheses.org/3994>
  2. HOCKEY Susan. The history of humanities computing In A Companion To Digital Humanities [en ligne] Etats-Unis, Blackwell Publishers, 2004, Part I, [consulté le 08/03/2011] <http://www.digitalhumanities.org/companion/view?docId=blackwell/9781405103213/9781405103213.xml&chunk.id=ss1-2-1&toc.depth=1&toc.id=ss1-2-1&brand=default> ISBN: 978-1-4051-0321-3
  3. ATKINS Daniel E.Revolutionizing Science and Engineering through Cyberinfrastructure : Report of the National Science Foundation Blue-Ribbon Advisory Panel on Cyberinfrastructure [en ligne] New York, NSF, janvier 2003, 84p  [consulté le 08/03/2011] <http://www.nsf.gov/od/oci/reports/atkins.pdf>
  4. NATIONAL SCIENCE FOUNDATION. Cyberinsfrastructure Vision for 21st Century Discovery [en ligne] Arlington, Mars 2007, 58 p. [consulté le 17/03/2011]<http://www.nsf.gov/od/oci/CI_Vision_March07.pdf>
  5. AMERICAN COUNCIL OF LEARNED SOCIETIES COMMISSION. Our Cultural Commonwealth, The report of the American Council of Learned Societies Commission on Cyberinfrastructure for the Humanities and Social Sciences [en ligne] New-York, 2006, 43 p. [consulté le 08/03/2011] <http://www.acls.org/uploadedFiles/Publications/Programs/Our_Cultural_Commonwealth.pdf>
  6. CHOSSEGROS Aurélia, WELGER-BARBOZA Corinne. Le Grand Tour à l’heure des Digital Humanities, Prolégomènes dans Observatoire Critique [en ligne]  6 juin 2007, [consulté le 03/03/2011] <http://www.observatoire-critique.org/article.php3?id_article=156>
  7. MOUNIER Pierre.Une cyberinfrastructure pour les sciences humaines et sociales, In Blogo-numericus [en ligne] 28 juin 2007, [consulté le 03/03/2011]<http://blog.homo-numericus.net/article130.html>
  8. BLANKE Tobias, HEDGES Mark, DUNN Stuart. Arts and humanities e-science, current practices and future challenge, Future Generation Computer Systems, 2009, vol. 25, No. 4., p. 474-480
  9. WELGER-BARBOZA Corinne. Le Grand Tour à l’heure des Digital Humanities, Digital Humanities à l’université de Virginie, premières esquisses dans Observatoire Critique [en ligne] 3 février 2008 [consulté le 03/03/2011] <http://www.observatoire-critique.org/article.php3?id_article=186>
  10. WELGER-BARBOZA Corinne. Le Grand Tour à l’heure des Digital Humanities, Le Maryland Institute for Technologies in the Humanities en Portraits dans Observatoire Critique [en ligne] 6 mai 2008, [consulté le 03/03/2011] <http://www.observatoire-critique.org/article.php3?id_article=192>
  11. WELGER-BARBOZA Corinne. Les Digital Humanities aujourd’hui : centres, réseaux, pratiques et enjeux, séminaire de l’EHESS « Digital Humanities: les transformations numériques du rapport aux savoirs » [en ligne] 18 octobre 2009, Paris [consulté le 03/03/2011] <http://www.archive.org/details/LesDigitalHumanitiesAujourdhuiCentresRseauxPratiquesEtEnjeux_33>
  12. PATERSON Moira, LINDSAY David, MONOTTI Ann, CHIN Anne. DART : a new missile in Australia’s e-research strategy. Online Information Review, 2007, vol. 31, n°2, p. 116-134
  13. EUROPEAN STRATEGY FORUM ON RESEARCH INFRASTRUCTURES. [en ligne] Bruxelles, 2006, 84p.  [consulté le 16/03/2011]<ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/esfri/docs/esfri-roadmap-report-26092006_en.pdf>
  14. WELGER-BARBOZA Corinne. It’s Time ! Les inscriptions sont ouvertes pour le Master Digital Humanities du D.H. Center de University College London dans les carnets de recherche d’Hypothèses [en ligne] 11 novembre 2010 [consulté le 03/03/2011] <http://observatoire-critique.hypotheses.org/671>

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